Adulte

 

“J’ai longtemps cherché l’articulation, le pli après lequel on est passé de l’autre côté, le moment exact quand on devient un grand. Un adulte.”

 

Papa story n°2 – raconté par Fabien, Paris, 38 ans

Maternité de l’hôpital Trousseau, à Paris, 12 novembre 2009 vers 23 heures 30. Je patiente dans un couloir aseptisé, éclairé au néon. On m’a fait sortir de la salle de naissance pour que ma compagne reçoive sa péridurale. Ce n’est pas une simple piqûre. C’est un acte médical, réalisé sans témoins, même le futur papa. Je dois patienter dehors, sur une chaise en plastique.

Nous avons rejoint la maternité il y a près de trois heures. Depuis, nous avons attendu l’anesthésiste, qui était retenu par une césarienne en urgence. Les contractions de ma compagne étaient déjà régulières. Je lui ai murmuré à l’oreille les souvenirs de tous nos voyages. Des escapades à Copenhague, Londres ou Lisbonne, jusqu’aux séjours à Cuba ou au Mexique, pour terminer par nos six semaines au Vietnam et en Indonésie, un an auparavant. Je l’ai saoulée de souvenirs.

Les mains sur les genoux, fixant la porte fermée de la salle de naissance, assis sur cette chaise qui est exclusivement dédiée aux futurs papas, tandis que le néon clignote, j’ai une révélation. C’est une prise de conscience limpide, évidente : bientôt, ma vie ne vaudra plus seulement pour elle seule. Quelqu’un d’autre dépendra de moi. Je n’aurai plus à m’excuser de vivre, comme un enfant, comme un adolescent, comme moi, avant.

J’adore les théories. J’en produis régulièrement de nouvelles, soit pour invalider les plus anciennes, soit au contraire pour démontrer que les plus anciennes s’inscrivaient en réalité dans un système théorique plus vaste, logique et ordonné. J’ai longtemps cherché l’articulation, le pli après lequel on est passé de l’autre côté, le moment exact quand on devient un grand. Un adulte.

Pendant quelque temps, j’ai soutenu que le point de passage avait été pour moi cette matinée sous la neige, à Lille, où j’avais quitté ma colocation étudiante, aux occupants encore endormis, pour rentrer définitivement à Paris. Un peu plus tard, je me suis dit qu’être adulte c’était avoir un deuxième enfant. Puis j’ai changé d’avis. J’ai décidé que cela advenait seulement le jour – ou plutôt la nuit – où votre deuxième enfant est malade et que vous espérez que le premier ne se réveillera pas. Non, en réalité, c’est la première fois que votre aîné ne va plus au club Piou-Piou mais peut emprunter ses premières pistes vertes avec vous, sans moniteur.

A moins que ce soit ce moment, quand un docteur plante une aiguille dans l’épine dorsale de votre femme, derrière une porte, et que vous savez avant même d’en avoir pris conscience.

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